SoyrineFiction

Nous Partons Tous

"Mentir. Il faut qu'en nous regardant...

    https://www.youtube.com/watch?v=Wjt9abUsOU8 => l'album de mon frère avec ma participation (je remets souvent le QDN à jour ! <3) (29/10/2016)

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"Say something I'm giving up on you" 18/08/2014

Bon. A chaque fois je reviens, je repars, je reviens, je repars, et les gens partent -enfin pas tous :')- donc je ne sais pas si beaucoup liront celaaaa mais c'est important tahu because j'partirais pas encore une fois sans rien dire 8D J'ai validé aucun com' depuis... longtemps. Donc c'est normal si vous n'avez pas de réponse. Le blog est en pause, voire en arrêt total, j'écris toujours mes nouvelles mais je les fais lire à mon entourage, je les écris aussi et surtout pour moi, et je ne ressens pas le besoin de publier pour la plupart. Je suis, comme beaucoup d'auteurs (enfin, auteur est un bien grand mot :')), passée sur Wattpad. Donc tous ceux que je lis ou qui me lisent qui sont sur Wattpad, n'hésitez pas à m'envoyer un message ou à m'ajouter ! Je mettrai le lien juste après.
Donc j'ai un recueil de critique -un peu comme MusicoRepertoire mais sur Wattpad qwa- et j'en suis au 4ème chapitre d'un boy's love plutôt simplet qui ne me prend pas la tête, quelque chose d'assez drôle qui puisse totalement me détendre ! Je n'ai pas encore commencé la publication, j'attends d'avoir 5 ou 6 chapitres avant de poster. Je vous fais pleins de bisous, et ne serai sûrement présente que pour vous parler ou pour lire ! Je vous aime fort, et toutes les lectures que j'ai commencé, je les finirai ! :)
Bizzzzz
"Say something I'm giving up on you"
"Say something I'm giving up on you"
 
"Say something I'm giving up on you"
"Say something I'm giving up on you"
« Il y a une conscience commune, une idée immuable qui, peu importe les Ages qu'elle passera, ne changera jamais. Une sorte de vérité générale dans le fait que nous partons tous s'est confirmée quand l'Homme a compris que tout avait toujours une fin. Cette conception perpétuelle des choses peut naître dans le concret ou dans l'abstrait. Dans le bonheur ou dans le malheur. Mais, tout comme nous sommes confrontés à la gravité universelle, nous sommes assis dans l'herbe, considérant l'étoile filante dans le ciel du soir décliner, comme nous le faisons tous, comme la chose la plus naturelle du monde. »
 
FUITE I - Le naufragé 
FUITE II - Je t'entends
FUITE III - Écho
FUITE IV - Appelez-moi Gladys (réécriture)
FUITE V - Passagère (en cours d'écriture)
FUITE VI - Nous partons tous
[...]
 
"Say something I'm giving up on you"
 
R E P E R T O I R E
 
Bêta-lectrice chez...
Fleur-des-Flammes ; Help-Me-Fiction
 

Tags : Présentation - Nous partous tous - Nouvelles - Recueil - Sommaire

"I’ll be the one, if you want me to" 15/09/2016

"I’ll be the one, if you want me to"
 
JE T'ENTENDS
 
Tout a toujours été blanc. Je n'ai connu que le blanc. Le blanc serait une bonne couleur. Ça symboliserait la pureté. Mais tout a toujours été blanc. Les saisons passent, et tout est blanc. J'ai peur de vieillir. Les rides se forment, le dos se creuse, les jambes tremblent, le cerveau disjoncte à de rares occasions. Je ne me vois pas vieillir. Il n'y a que du blanc, que du blanc. Encore et encore, il n'y aura que du blanc.
 
Ma vie n'est pas très intéressante. Par conséquent, j'ai très peu de choses à vous raconter. Ma psychologue m'a simplement dit qu'il était bon pour moi d'écrire. Alors je fais ce qu'elle m'a conseillé de faire. Je ne sais pas pourquoi les gens écrivent. Ils ont pleins d'histoires passionnantes à partager, mais moi je n'ai jamais rien. Tout est plat, tout est terne. Vous avez vu, vous commencez déjà à vous ennuyer. Je vais essayer d'écrire quelque chose de bien. Quelque chose à votre goût. Mais c'est dur d'écrire sur des choses qu'on ne connaît pas. Vous avez déjà oublié ? Tout a toujours été blanc.
 
"I’ll be the one, if you want me to"
 
On ne nous apprend pas beaucoup de choses à l'orphelinat. On a quelques cours. On peut espérer que quelqu'un vienne nous sortir de la torpeur d'un endroit qui ne devrait pas nous être familier. Moi il l'est. Je suis sourde. Atteinte d'une cardiomyopathie hypertrophique. Ce sont des anomalies génétiques, personnellement, je me demande vraiment comment étaient mes parents. Je ne sais pas si les connaître auraient fait de ma vie une extraordinaire aventure. On me dit qu'il ne faut pas dire ça. Dans les livres et dans le témoignages des gens orphelins, tous regrettent de ne pas savoir qui étaient leur géniteurs. Mais je ne les ai jamais vu. Ni leur prénom, ni leur nom. Je ne peux pas souhaiter le retour de quelqu'un qui n'a jamais été là. C'est trop dur pour moi, je suis fragile. On me le dit souvent. J'ai 17 ans. En plus de ma maladie et de mon défaut visuel, mon âge est un handicap dont je voudrais bien me passer. Personne n'adopte une sourde de 17 ans atteinte de problème cardiaque. La cardiomyopathie hypertrophique est une des plus fréquentes maladies héréditaires. C'est un épaississement des parois du ventricule gauche. C'est le docteur de l'orphelinat qui me l'a dit. Ça entraîne des syncopes. Pas terrible quand on veut adopter un enfant. Dans le prolongement de cette optique, je ne peux pas travailler. Je ne peux que rester ici, en espérant qu'on ne me mettra pas à la porte. Je ne suis pas trop le genre a avoir du caractère, loin de là. Apparemment, je m'énerve très vite du fait qu'on ne me comprend pas. Vous savez, c'est dur de ne pas entendre. Mais c'est le même discours. Je me suis habituée vous savez. On s'habitue forcément à tout. Je ne peux pas vouloir entendre, alors que je n'ai jamais su comment le faire. Avec la médecine qui avance, peut-être qu'on y arrivera un jour. Pour l'instant, je peux simplement regarder dans le vide en constatant que les murs de cet endroit sont toujours aussi blancs depuis 17 ans.
 
- Théa ?
 
Je me retourne dans mes draps, me demandant quand est-ce que mon petit déjeuner va arriver. Normalement, selon les âges, les petits déjeuners sont collectifs. Cependant, en ce moment, je suis sujette plus facilement à des évanouissements, ma psychologue m'a annoncé un combat intérieur intense contre la solitude. Elle dit que me faire des amis autre que les gens qui travaillent ici m'aiderait. Mais les autres enfants trouvent que je suis trop grande, et vice-versa. Quand ils me parlent, ils trouvent étrange que je ne réponde pas. J'ai appris à lire sur les lèvres, mais quand on me parle sans que je vois la personne, je ne peux pas me tourner. Je suis par conséquent évidemment surprise par ma porte qui s'ouvre. Enfin. Ma porte. La porte blanche de l'orphelinat plus exactement. Le membre du personnel s'approche. Je ne l'avais jamais vu. Un nouveau sûrement. Il me regarde avec de la pitié. Il n'a pas l'habitude. Il doit se dire que c'est horrible de vivre comme moi. Je le comprends. A sa place, je ferais sûrement pareil.
 
- Je m'appelle Kylian. On m'a dit que tu lisais sur les lèvres, alors je vais pas me faire chier à t'écrire des petits mots ni à parler lentement pour que tu comprennes bien.
 
Ayant compris le gros du message, je me redresse subitement. Il est gonflé celui-là. Je ne sais pas comment il a atterri ici, je croyais qu'on faisait passer des entretiens d'embauches permettant de choisir uniquement les meilleurs. Je me suis trompée apparemment. Ces tâches-là ont toujours été confié à Rebecca, peut-être a-t-elle trop de patients ? Si je dois me coltiner son visage de grincheux et ses airs arrogants, ainsi que son impolitesse par-dessus le marché, j'irais me plaindre à la direction. Il a dû voir mon air désapprobateur parce qu'il en rit. Je le vois. Il vient me poser mon plateau sur ma table de chevet. Je le remercie d'un signe de tête, qu'il ne me rend pas. Il part aussi vite qu'il est entré. Rebecca était la seule qui me tenait compagnie. Je l'aime bien Rebecca. Elle a ce côté rassurant qui te dit qu'il y a pire, que ce n'est pas si mal ici, que je vais m'y faire. Alors je m'accroche à ce qu'elle dit, à ce que je lis sur ses lèvres. Il faut bien s'accrocher à quelque chose. Si on a aucune prise, on tombe, on tombe, et les roches du puits deviennent lisses. A ce moment-là, on ne peut rien faire. Alors il est préférable d'agripper la première qui nous vient. Il y avait les paroles de Rebecca. Mais Rebecca ne viendrait peut-être plus. Il faut que je trouve une autre prise. Avant que je ne fasse la chute mortelle et que je me cogne contre la paroi.
 
Je regarde mon plateau. Il y a les mêmes aliments que tous les jeudis. Il y a toujours les mêmes aliments. Ça devient lassant. Je soupire et étale ma confiture sur le ridicule morceau de pain qu'on m'a donné. Je mange en inspectant la pièce du regard. C'est un reflex, mais je sais qu'il est inutile : je la connais par c½ur dans les moindres recoins. Les murs blancs forment une boîte carré, et il y a tout ce qu'il peut y avoir dans une chambre d'orphelinat : un lit, une table de nuit, un sol, un toit, des murs. J'ai déjà de la chance d'avoir une chambre individuelle. C'est conseillé pour mon c½ur.
 
Je ne me sens pas seule. Il y a Rebecca. Il y avait Rebecca. Maintenant, il y a Kylian. Je crois que c'est son prénom, mais il a parlé tellement vite que le doute s'installe. C'est rare que je doute. En général, on fait bien attention à m'adresser la parole lentement, pour que j'aie le temps d'assimiler les informations. Il y a Kylian, mais je ne sais pas s'il sera vraiment là. Je finis mon petit déjeuner et décide de me lever. Il est neuf heures du matin, et je regarde les fenêtres. Il fait magnifique dehors. On est en été. J'aimerais bien sortir. Je m'étire et enfile des vêtements qui sont à ma disposition. J'ouvre ma porte et me dirige avec prudence vers les salles de classe. Je ne suis pas le cours, je n'en suis pas obligée en tout cas. Mais y être me permets de me sentir moins différente. J'aime bien la normalité. La plupart préfère l'original. Si original c'est d'avoir des problèmes génétiques, je préférerais de loin être « normale ». Je sais que vous êtes triste pour moi. Je sais que vous aussi vous avez pitié. Mais je vous en supplie, ne m'imaginez pas avec cet air déprimé. Je ne veux pas avoir l'air si faible. Je veux que vous m'imaginiez avec toutes les qualités qu'on peut définir à des gens courageux. Je ne le suis pas. Mais essayez au moins de me le faire croire.
 
Je traverse le couloir, et tombe sur la salle de cours des 12-13 ans. Ce sont les plus âgés avant moi. Il y en a seulement une dizaine. Et il y a moi. Je devrais savoir beaucoup de choses à dix-sept ans. Et j'en sais moins -moins parce que parfois les professeurs ne font pas l'effort de parler lentement- que des adolescents de douze ans. C'est triste je trouve. Pas vous ? Je m'assieds comme à mon habitude tout au fond. La maîtresse rentre, accompagné de Kylian.
 
- Je vous présente Kylian Miller, un nouveau membre de notre orphelinat. Veuillez lui faire un chaleureux accueil. Si vous avez un problème concernant les travaux à faire dans votre chambre, il est là pour ça. Une « aide au devoir » n'est jamais de trop !
 
- B'jour les gosses.
 
La jeune femme tique, mais les enfants en rigolent. Ils l'aiment déjà. C'est vrai qu'un membre du personnel moins sérieux que les autres ne fait pas de mal. Mais il m'avait déjà énervé le matin même. Moi qui allais à l'aide aux devoirs pour voir Rebecca, je n'irai plus. Stupide. Je ne veux pas avoir à supporter son arrogance. Je baisse la tête et finis par dessiner sur mon cahier. Ça doit être la seule chose que je sais faire. Dessiner. Ça ne nécessite pas une écoute particulière, au contraire. Il faut avoir besoin de calme pour se concentrer. Je ne sais pas vraiment ce que je dessine, ça varie. Souvent je fais des portraits. J'arrive mieux à dessiner les gens de dos. En classe, je suis au fond. Mes modèles ne sont que de dos. Les rares visages que je dessine vienne de mon imagination. Et mon imagination est cruelle. Elle me fait espérer des choses qui n'arriveront jamais. Je visualise un chevalier, qui brandit une épée. Il est fort, veut me sauver du dragon et de la méchante sorcière qui m'emprisonne dans une immense tour. Il y arrive, et nous finissons heureux jusqu'à la fin des temps. J'apprécie énormément les contes. Ils font rêver. Les rêves sont également des prises. Des prises qu'il faut tenir et ne jamais lâcher.
 
Kylian s'assied au fond. Je le vois de profil. Mais je ne peux pas le dessiner, ça serait trop indiscret. Alors je dessine le dos de celle devant moi. Elle a un beau dos. Ses courbes sont fines, et son tee-shirt jaune lui donne un petit air malicieux. Après avoir fini le crayon de papier, je repasse les gros traits au stylo noir. Ensuite, je remplis avec de la couleur. Ses cheveux coupés courts lui donnent un beau carré plongeant. Je m'applique à recopier exactement ce que je vois devant moi. Je la vois se lever. Ah. Le cours est fini ? Je n'ai pas totalement achevé le dessin, il me reste quelques détails.
 
- Alors tu sais faire quelque chose !
 
 
Je m'invente les derniers plis, et laisse faire ma pensée. Je vois une ombre réelle sur ma feuille et lève les yeux. Il est toujours là, lui ? Je le regarde, haussant un sourcil. Mais j'imprime son visage. Pour une fois que quelqu'un, autre que Rebecca, me regarde, je profite de fixer un visage. Il n'est pas spécialement beau, il a un charme mais sans plus. De toute façon, je n'ai pas de point de comparaison. Je me demande ce qu'il fait ici, et il doit bien le voir étant donné ma tête. C'est la seule façon dont je peux m'exprimer, les gens ne comprennent pas le langage des signes dans la vie courante. Il m'arrive d'écrire aussi.
 
- J'avais oublié que tu ne m'entendais pas. Je disais que tu n'étais pas aussi vaurienne que le disait Rebecca.
 
Je l'aime bien Rebecca. Elle est gentille. Elle me parle. Je ne veux pas conjuguer au passé. Je ne sais pas ce qu'il m'arrive dans ma poitrine. Ça me fait mal. Je sens mon c½ur qui cogne douloureusement. Elle m'a menti. Je devrais savoir que les gens mentent en ma présence. Qu'ils me disent que je suis sympathique, et que je ne dois pas m'en faire pour ça. Rebecca le dit aussi. Que ce n'est pas mal ici, qu'il y a pire. Je ne peux pas lui en vouloir, parce que c'est grâce à ça que j'ai tenu bon. Je me demande simplement quand je vais craquer. Alors c'était ça. Elle en avait marre, et on a confié au nouveau l'ingrat tâche de s'occuper de moi. Je pleure. Je ne m'en rends pas compte. En fait, je trouve ça stupide les gens qui veulent se retenir de pleurer, qui veulent paraître forts. On a envie de pleurer, on pleure. J'ai envie de pleurer, je pleure. Je sens les larmes rouler sur mes joues. Vous me trouvez faible hein. Je vous ai demandé il n'y a pas si longtemps de m'imaginer courageuse. Alors faites comme si je ne pleurais pas. Imaginez-vous une fille qui se lève avec détermination et audace, qui secoue la tête en signe d'un « j'ai l'habitude » et qui part, inébranlable. Dommage pour vous. Je suis plutôt de celle qui parte en ne prenant pas la peine de s'essuyer les yeux et en se levant, chancelante, dans le but d'atteindre la porte.
 
- Bah qu'est-ce que j'ai dis ? Ohé ! Théa ? TU M'ECOUTES OUI ?
 
Kylian est derrière, il ne me rattrape pas. A tous les coups, il est en train de me demander qu'est-ce qui va pas. Les nouveaux oublient que je n'entends pas. Il l'a déjà fait pour le dessin. Il me rejoint après plusieurs secondes et fait office de porte.
 
- Je vais devoir m'occuper de toi pendant une assez longue période, alors j'aimerais que tu me dises quand je fais une connerie. Pour moi, dire la vérité n'en est pas une mais bon.
 
Il ne m'a parlé lentement. Il ne prendra pas cette peine. Je n'ai pas tout compris. Mais l'essentiel est là. Je dois lui dire ce qui va pas. Je prends un bout de papier cette fois, et j'écris. « J'aime bien Rebecca. » Il a compris tout de suite. « Si tu dois t'occuper de moi, appelle ma psy ». Je note le numéro que je connais par c½ur en bas de la feuille, la mouillant et laissant quelques lettres de ce que j'avais écrit illisibles. Je lui tends et pars vers ma chambre. Il n'y aura que du blanc, tout le temps. Je regarde mon dessin. Il y a du jaune. Du brun. Mais la feuille est blanche. Et la feuille, c'est le commencement du dessin. Le commencement est blanc. Je ne veux pas que la fin soit blanche. Dans l'heure qui suit, ma porte s'ouvre sur Flora, ma psy. Elle s'avance en me souriant. Ce qui est bien avec les psychiatres, c'est qu'ils ont pour but de soigner leur patient. Elle ne peut pas me soigner en disant la vérité. Alors ça me donne l'impression qu'elle m'aime bien. Et je ne peux rien faire pour prouver le contraire.
 
- Bonjour Théa. Un certain Kylian m'a appelé, il avait l'air cool, un peu trop détendu sur les bords peut-être.
 
Elle laisse un blanc. Encore un blanc. Même quand ce n'est pas la couleur, il y a du blanc.
 
- D'habitude c'est Rebecca qui appelle quand tu ne vas pas bien.
 
Je lis sur ses lèvres, qu'elle fait exprès de mouvoir lentement.
 
- Pourquoi ce n'est pas elle qui m'a appelée ?
 
Je lui raconte. Ça ne sert à rien de mentir pour ma part. Elle me donne des conseils pour aller mieux, me dit de continuer d'écrire, fait tout pour me consoler. Ça marche. Je me sens mieux. Pour le moment.
 
Je n'arrête pas d'écrire depuis un mois. L'été est à son paroxysme. Les vacances sont là. Rien a changé, Kylian est toujours aussi désagréable. Il n'est pas aussi gentil que l'était Rebecca. Je lui en ai parlé. Enfin. Parlé. Je lui ai fait comprendre que je savais. Depuis, elle ne fait rien pour cacher le dégoût qu'elle éprouve pour moi. A cause d'elle, je me retrouve dans un conflit dans lequel je n'aurais pas dû être. J'aurais renversé une carafe d'eau sur elle, alors qu'en vérité elle l'a faite tomber sans le vouloir vraiment. Assise à côté, je suis la parfaite victime. Alors je me retrouve en train de me faire engueuler dans la cantine par un pion qui devait surveiller les dix kilomètres à la ronde, et qui insiste avec de grands gestes. Je n'entends pas l'intonation de sa voix. Il s'énerve, mais je ne l'entends pas. Kylian, pas loin de la scène, vient à notre encontre. Il est chargé de moi après tout. C'est lui qui devrait avoir honte de moi. Ça ne manque pas. Il me regarde en soupirant, je le vois, et s'excuse auprès du pion et de Rebecca. Il me prend par le bras pour m'emmener dans les bureaux, plus particulièrement celui de la directrice. Super. Pendant tout le trajet, il parle. Ses lèvres bougent. Et les seules fois où je prends la peine de lire ce qu'il dit, c'est pour une même idée « mais qu'est-ce qui t'a pris ? » « La détester n'est pas une raison pour s'en prendre à elle » « Franchement, tu pourrais trouver un autre moyen de te trouver intéressante ». Il me pousse dans les bureaux. Mais ce n'est pas celui de la directrice, ce sont plusieurs bureaux. Plusieurs pièces. Je le regarde et lis :
 
- Nettoie et range tout ça pour le reste de la journée. Je prends la responsabilité de ta sanction.
 
Je tourne la tête vers les bureaux. Il blague. Faites qu'il blague. Ce n'est pas bordélique, mais il y a des tas de feuilles qu'il faut ranger dans les bons emplacements. Je ne les connais pas, moi, les emplacements ! Quand je veux me plaindre, il n'est plus là. Bon. D'accord. Alors... C'est parti.
 
Deux heures plus tard, je m'essuie le front en sueur. Je suis en train de nettoyer la poussière sous un des bureaux, et en me relevant, je me cogne contre la table qui le couvre. Je gémis de douleur. Enfin, je pense gémir de douleur. Avec une grimace que moi-même je ne vois pas accompagnant le bruit que je n'entends pas. Je me frotte la tête et me lève complètement. Mmmh... Étrange. J'ai l'impression que c'est encore un peu bordélique. Je me recule pour avoir une vision d'ensemble sur cette pièce-là.
 
La porte s'ouvre brusquement, et me trouvant juste derrière, je me la prends dans la figure et m'écroule par terre. C'est pas ma journée. Mon nez saigne un peu, et je le constate en me l'essuyant. La directrice, accompagnée de Kylian, semble affolée. Elle me voit à moitié au sol en train de salir son parquet et pousse un cri. Je le vois à sa bouche qui s'ouvre en grand. A côté, le brun regarde la pièce d'un air béat, et se tourne vers moi avec des grands yeux.
 
- Tu peux me dire comment tu as réussi l'extraordinaire, l'incroyable, le stupéfiant prodige de rendre ces pièces encore plus chaotiques qu'avant ?!
 
Cette fois, il a parlé lentement. Pour que je comprenne mon erreur. C'était donc ça ! En balayant la pièce du regard, je constate que les piles de feuilles ont disparu et sont étalées sur le sol. Oups. Elles ont dû tomber quand je me suis cognée la tête. La poussière que j'avais nettoyée est encore plus éparpillée. J'ai oublié de ranger le plumeau. Les livres que j'ai voulu mettre en ordre dans l'armoire sont encore plus désordonnés qu'avant. J'avais oublié de préciser à Kylian mon incroyable maladresse. Étant occupée avec mon nez, je ne remarque qu'il me prend par le col uniquement quand il me fixe, enragé. Il s'excuse platement en s'inclinant légèrement auprès de la directrice, et m'emmène cette fois-ci au fourneau.
 
- Tu aideras les cuisiniers, si je bouffe de la merde ce soir je te préviens, tu passeras un mauvais quart d'heure.
 
Le repas du soir arrive, et d'un revers de manche, j'enlève la crasse dont la chaleur de la cuisine m'a faite part. Les plats sont mis à disposition, et au bout d'une dizaine de minutes, je vais voir au réfectoire si tout le monde se régale. Panique générale. Les trois cuisiniers courent dans tous les sens et se font engueuler par les élèves et les surveillants. Bah zut, qu'est-ce qu'il se passe ? Kylian me fusille du regard. Il se lève, va me voir, me conduit toujours aussi brutalement vers la cuisine.
 
- C'est quoi le délire cette fois ?! Montre-moi comment tu as fait le dessert.
 
Je comprends facilement, il mime les gestes en même temps. Je lui montre, fière de mon gâteau au chocolat. Quand je finis, je le vois exaspéré.
 
- Non mais c'est quoi ton problème à toi ? T'es sourde, d'accord, mais t'es pas aveugle, si ?! Tu sais pas lire ?
 
Il me montre le sucre. Le sucre. Où il y a écrit « sel ». Et ensuite la recette. Où les 300 grammes de levure deviennent les 300 grammes de farine. C'était donc pour ça que le gâteau avait autant gonflé et si peu de consistance ! Les trois tablettes de chocolat deviennent ensuite trois ½ufs. Je me suis donc trompée tout au long de la recette. Oups. Je me dis que c'est une erreur comme une autre, mais je me trompe lourdement. Je sens le regard de reproche de Kylian, et j'attends nerveusement les représailles. Il me frappe de son poing, me laissant sûrement une petite bosse à l'arrière du crâne. Je me vengerai. Encore une fois, il articule lentement, pour que je comprenne bien :
 
- Tu vas te charger de tous -il accentua le « tous »- les petits de deux et trois ans. C'est assez clair cette fois-ci ?
 
Je hausse les épaules, et ne trouve pas de quoi écrire pour exprimer ce que je veux dire. Si je pouvais m'entendre parler, j'aurais une vraie répartie. Je ne peux rien faire, et même si j'avais eu quelque chose sous la main, écrire prend plus de temps. On a moins de classe en écrivant qu'en faisant part d'une réplique cinglante à l'oral. Je retrousse mes lèvres, mécontente du ton supérieur qu'il emploie avec moi. Je pars d'un pas décidé vers le dortoir des enfants, et je suis satisfaite de voir qu'une heure plus tard, tout le monde dans cette pièce est endormi. Triomphante, je me dirige vers le brun qui m'attend sur le seuil de l'entrée. Je croise les bras, et prends un air légèrement hautain du style « Alors ? Tu ne m'en croyais pas capable ? ». Je le vois transpirer et se taper le front d'une main. Drôle de façon pour admettre sa défaite. Il me tourne de façon à me mettre de nouveau face aux lits.
 
- Tu peux me dire pourquoi tous les draps sont par terre ?
 
Il doit me parler parce qu'il me secoue, alors je me retourne et il répète -je suppose qu'il répète. Étonnée, je reprends mon inspection. Sur la table à côté de moi trône un pot de crayons et un bloc note. Je m'empare d'une feuille et d'un stylo, puis tends le résultat final au nouveau :
 
« Il y avait plusieurs épaisseurs, je n'ai pas compris. Du coup j'ai tout mis par terre. »
 
BAM. Un autre coup de poing dans la joue. C'est le jour des bleus aujourd'hui. La directrice arrive, alarmer par le vacarme du dortoir des petits. En me voyant, elle ouvre grand la bouche.
 
- T-t-t-t-Théa ?! Ca va ? Tu saignes !
 
J'écarquille mes yeux, et par reflex me touche l'endroit où il m'a frappé. Du sang se répand le long de mon arcade sourcilière. Quel brute. Je tends le pouce en avant, le poing fermé, comme pour dire « ok », accompagné de mon visage sans expression particulière, une petite étoile dans les yeux. Je constate que les deux compères sont à la limite de la dépression en me voyant, parce qu'ils ne cessent de me déblatérer des trucs incompréhensibles. Je veux bien lire sur les lèvres, mais un débit si important de paroles avec en plus deux protagonistes, ça reste impossible. Alors je me contente de hocher la tête, faisant signe de comprendre, jusqu'à ce que le brun comprenne ma supercherie :
 
- Je viens de te demander qu'est-ce que tu préfères pour ton petit déjeuner et toi tu me réponds « oui » ?!
 
Grillée. Je dois être un cas désespéré après tout. Après m'être sérieusement faite remonter les bretelles par la grande perche rousse, je repars vers ma chambre, mon accompagnateur sur les talons. Il reste à l'extérieur tandis que je franchis l'entrée et referme la porte. Je m'assieds sur mon lit, mais je ne prends pas la décision d'aller faire ma brosse à dent ou de me changer, cette journée m'a complètement achevée. Je m'apprête à rentrer dans mon lit, pleine de crasse et toute habillée, quand Kylian rentre brusquement dans la chambre. Je pourrais presque voir ses tempes cogner. BAM. Un autre coup qui me fait écrouler le lit :
 
- Espèce d'idiote handicapée, tu penses à ceux qui lavent les draps ?
 
Je ne sais pas s'il me parle, j'ai les yeux fermés et je suis complètement dans les vapes par le coup qu'il vient de m'asséner. Je le sens me soulever, et il m'emmène à la salle de bain. Je reste debout par la seule force de ma volonté, et quand il me repose, je cligne des paupières pour m'apercevoir que je suis juste devant le miroir, avec le grand gaillard qui s'applique à me coiffer. Je peux lire ce qu'il dit dans le miroir :
 
- Un enfant m'a dit quand tu t'occupais des deux et trois ans que ce n'était pas toi qui avais renversé l'eau.
 
Silence. Encore une fois. Il y a des phrases comme celle-là où l'on ne peut rien rajouter. Je me contente de faire un petit mouvement d'épaule négligemment.
 
- Pourquoi tu n'as rien dit ?
 
Pourquoi j'aurais un bloc note et un stylo dans une salle de bain ? Avec le peu d'énergie qu'il me reste, je vais à ma table de chevet pour de nouveau écrire.
 
« Ça n'aurait rien changé. » Et je lui montre.
 
- Si, je t'aurais peut-être défendue, et tu n'aurais pas eu à faire ces corvées. Maladroite.
 
Je gonfle mes joues comme une gamine de deux ans. C'est frustrant parce que je sais qu'il a raison. Depuis toujours je fais preuve de maladresse, et ça ne changera sûrement jamais. Il reprend la brosse à cheveux, un sourire scotché aux lèvres. Je suis douée pour lire les gens. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas pu le faire pour Rebecca. Je suis vraiment fêlée. Ça fait plus d'un mois qu'il est censé s'occuper de moi, mais c'est la première fois qu'il le fait vraiment. Rebecca le faisait tous les soirs ça. J'ai une autre prise. Je l'accroche. Alors avec mes mains, je serre les rebords du lavabo devant moi.
 
- Je me souviendrai de ne jamais te laisser faire n'importe quelle tâche. Tu rends service à l'humanité en ne faisant rien.
 
C'est fou. Toutes ses phrases me font l'effet d'un poignard acéré. Je pense sincèrement que chacun à son utilité dans son monde, qu'on n'est pas né pour rien, on ne naît pas pour être seul, on naît pas que pour mourir. J'en ai la certitude. Beaucoup penseront le contraire. Parce que beaucoup ne sont pas sourds atteints d'une grave maladie génétique. Savoir qu'on peut se retrouver dans une tombe à tout moment nous fait effacer les pensées obscures. Paradoxal avec ce que je disais au début. N'est-ce pas ? Je rectifie : on essaye d'effacer les pensées obscures. Pour être un Homme heureux, il suffit de s'en persuader. Voltaire.
 
- Théa ?
 
Mon mutisme a dû le prendre au dépourvu. C'est l'occasion pour ma vengeance. D'un air tout à fait innocent, je me retourne vers lui, et me plonge dans ses yeux verts. C'est la première fois que je vois leur couleur. Ils sont beaux. Il fait de même. Et je lui mets mon poing dans la figure. Il lâche la brosse qui lui retombe sur le pied et secoue une de ses mains en signe de douleur tandis que l'autre serre son nez pour empêcher le sang de couler au cas où il y en aurait. Il lâche un « putain » que je pense colérique suite à son expression, puis prend le premier bout de papier -à savoir le papier des toilettes- qui lui tombe sous la main pour se le mettre dans la narine. Pas très classe comme technique.
 
- Mais t'es malade !
 
Je rigole. Je ne m'entends pas rire. Mais je le sens. Mes épaules tressautent, et je mets automatiquement ma main devant ma bouche, comme si j'avais fait ça depuis toujours. Il me regarde, ébahi, et déclare :
 
- Tu ne devrais pas mettre ta main pour cacher ton rire.
 
C'est bien la première fois que cet énergumène éprouve autre que du dégoût et de la haine à mon égard. Encore plus surprenant, je dirais même de la gentillesse. Je ne savais pas qu'il en était capable. Après tout, je ne savais pas que je pouvais rire, cloîtrée dans la pièce blanche. Je ne perds pas de temps, reprends mon attirail que j'avais entre-temps reposé sur le bord de la baignoire juste à côté et gribouille mon mot :
 
« On aurait presque dit de la sympathie. »

BAM.
 
- Rêve pas trop.
 
Et il s'en va, après avoir bien coiffé ma chevelure blonde tirant vers le châtain. Je n'aime pas beaucoup mes cheveux, ils sont assez simples. Je me frotte le crâne, trouve finalement la force de me changer et de prendre un peu de soin de moi, remets mon bloc note sur ma table de nuit, avant de m'écrouler dans les draps et de m'endormir subitement. C'est une des rares fois où je ne regarde pas le plafond avant de sombrer dans les bras de Morphée. C'est sûrement à cause du BAM.
 
Le lendemain, je me réveille en clignant lentement des paupières. Le jour illumine la salle, et me pique les yeux. Je me les frotte et me redresse sur les fesses. L'été ne m'a jamais plu, on ne peut vraiment pas dormir correctement. A ma grande surprise, Kylian est juste à côté, sur une chaise, me tournant le dos, visiblement concentré sur quelque chose. Très concentré, parce qu'il ne m'a pas entendu me relever. Je tâtonne du côté gauche pour prendre une feuille de mon paquet et un crayon de papier à côté. Je dessine. De dos. Il n'est pas très musclé, et puis ce n'est pas facile de le reproduire son dos : il est penché. Je m'applique du mieux que je peux, gomme, et au moment où je relève la tête, je le vois me fixer. Comme pour plaider mon innocence, je lui montre mon dessin en signe de preuve que je ne faisais rien de mal. Il le regarde sous tous les angles :
 
- La dernière fois aussi tu faisais ça. Tu ne dessines que le dos ?
 
Je note une remarque par rapport à sa question sur le côté du dessin :
 
« Les gens sont devants moi. ».
 
D'un sourire moqueur, arrogant, et tout ce qu'il y a de plus exécrable, il tourne sa chaise et pose son livre sur le sol, puis me scrute :
 
- Dessine-moi, je t'en prie.
 
Il me prend de haut parce qu'il connaît ma maladresse sur les choses pour lesquelles je ne suis pas habituée. Je fronce les sourcils, et jette un coup d'½il à mon réveil. Six heures et demi. Je déteste définitivement l'été. Et puis je ne sais pas ce qu'il fout là à six heures et demi du matin, mais passons. Je vais lui prouver. Le temps passe, et pas une seule fois son arrogance ne s'enlève de son visage. Je vais enfin pouvoir lui montrer à quoi il ressemble et à quel point c'est énervant quand il prend cet air prétentieux. Huit heures. Il se lève pour chercher le petit déjeuner, mais je n'ai plus besoin de son modèle. J'ai retenu tous les traits de son visage. Je les couche sur la toile, et je le vois reprendre sa place, mais sa présence ne me sert plus à rien, peut-être pour les détails. Je ne fais que le visage, et à neuf heures, ayant gommé l'annotation d'avant, je réécris :
 
« Alors ? Le prétentieux. »
 
Je lui tends et il me l'arrache presque des mains. Disgracieux par-dessus le marché. Mais au lieu de le voir en admiration, je le vois sourire. Ce n'est pas logique, j'étais censée détruire sa fierté minable. Au lieu de ça, il me laisse découvrir des dents blanches et des fossettes sur ses joues. J'aurais préféré avoir cette image pour le dessin que l'autre tête orgueilleuse.
 
- Je t'ai apporté ton déjeuner.
 
Aucun compliment. Quel culot. Rageusement, je me tourne vers la plateau. Il y aurait dû avoir du pain et de la confiture. Comme tous les jeudis. Il y a toujours eu du pain et de la confiture. C'était monotone, ça n'a jamais changé. Je vois un bol de céréales. C'est bête. C'est bête. C'est bête. Mais les larmes me montent aux yeux. Vous ne savez pas ce que c'est de vivre dans un cercle vicieux qui tourne, qui tourne, et qui vous ensevelit sous l'horrible habitude. L'habitude c'est à la fois rassurant et mortelle. C'est stupide d'être émue pour ça, je le sais, je le sais tellement bien et mieux que quiconque. Avidement, je prends mon bol, et mange. Décidément, beaucoup d'émotions en un mois. Mais il y a une brèche. Dans le puits sans fond, dans les prises glissantes, il y a une brèche.
 
Et tous les soirs, Kylian avait prit l'habitude de remplacer Rebecca, il prenait enfin soin de moi comme il aurait toujours dû le faire. C'était comme avec Rebecca. Peut-être qu'il mentait. Mais comme elle, il m'offrait des prises, et quand on a ce genre d'occasions, on ne se pose pas la question. Le soir, je lui demandais de lire des histoires, de me raconter des choses sur l'extérieur. Je n'entendais pas sa voix. Je l'imaginais. Grave, agacée. Dédaigneuse des fois. Je m'étais également habituée à ça. Ça faisait un peu parti de lui.
 
Mercredi soir, il ouvre la porte et vient me dire des âneries que je ne prends pas la peine de lire sur ses lèvres. Je sais qu'il essaye de me faire couler avec ses dires à la con, alors je m'amuse juste à détourner le regard, faisant croire que les murs blancs sont plus intéressants que lui. Ne pas être au centre de l'attention l'ennuie particulièrement, et je le sais. Je joue avec. Il semble le comprendre, parce qu'il prend sur lui. Il m'emmène dans la salle de bain, me coiffe, et me fait même une queue de cheval. Ratée. Je le regarde. Mais vous savez, à travers le miroir, comme quand il me regardait exaspéré pour tout le bordel que j'avais mis lors des corvées.
 
- Oh toi, commence pas à reprendre mes expressions.
 
Je le vois insister lourdement avec ses lèvres sur le « mes ».
 
- Demain on a une sortie, j'ai réussi à convaincre la directrice de t'emmener avec nous.
 
Je souris largement. Je ne suis jamais allée à une sortie officielle. Je suis trop encombrante. Il le voit et comme pour mettre fin à mon bonheur, il tire sur ma queue de cheval, ce qui me fait baisser la tête en arrière, grimaçant le plus possible, voire exagérément. Puis il me relâche et sourit comme il en a le secret : de manière orgueilleuse et absolument détestable. Je le hais, je le hais, je le hais. Résignée, je repars dans la chambre et fait mine de me coucher. Il s'approche. Et je lui balance mon oreiller dans la face. Il s'écroule par terre en trébuchant, et sa fierté mise à nue, il me fixe, enragé. Trouvant la scène drôle, je m'installe dans mon lit comme si de rien n'était. J'ai quand même une question à lui poser. Je ne sais toujours pas.
 
« Tu as quel âge ? » Je n'écris pas très bien. Ce doit être lourd à force de déchiffrer.
 
- 24 ans.
 
« On dirait un gosse vexé, c'est pour ça. »
 
 
Et il me rend l'oreiller exactement au même endroit : en pleine figure. Je le place sous ma tête et il me raconte une histoire avec des dragons, des princesses, tout ce dont j'ai rêvé toute ma vie. Et puis il s'arrête, parce qu'il voit que mes yeux commencent à se fermer. Et je ne peux pas imaginer l'histoire si je ne vois pas ses lèvres. Alors il ferme le livre, et se lève. Mais au lieu de partir, il plonge sa main dans mes cheveux. Elle est chaude. Rassurante. En total contraste avec sa façon d'être.
 
- Bonne nuit.
 
Et il m'embrasse sur le front, avant de partir comme un voleur, me laissant seule avec ma conscience. Me demandant qu'est-ce qu'il lui avait prit, et pourquoi il avait changé ses habitudes.
 
"I’ll be the one, if you want me to"
 
Une semaine plus tard depuis cet étrange incident qui se reproduit deux fois dans ce laps de temps, pendant que je passais le balai -une corvée qui me revenait de droit cette fois- Rebecca est revenue. Ce n'était pas Kylian. Je l'ai regardé. J'ai haussé un sourcil. Ce n'était pas Kylian. Rebecca pleurait. Je n'ai pas compris tout de suite. Je pensais qu'elle voulait s'excuser pour ce qu'elle m'avait fait. Mais elle pleurait. Beaucoup. Je me suis inquiétée. Forcément.
 
- Kylian... Kylian... a eu un accident... il a... il est dans le coma... il... les médecins...
 
Les larmes coulaient beaucoup trop. J'ai compris. Juste avec les mots « Kylian » et « coma ». Ça m'a suffi. Ça m'a suffi. Ça m'a suffi. Et j'ai lâché prise.
 
Trou noir.
 
Je me réveille lentement. Hôpital. Je me tourne vers l'ordinateur qui décrit des espèces de montagnes. L'oscilloscope vacille. Je vois des chiffres, j'aurais presque entendu des « bip ». Encore des murs blancs. Des draps blancs. Mais ce ne sont pas ceux de l'orphelinat. Tout a toujours été blanc. Je me suis évanouie. Mon c½ur a dû lâché. A cause de... Je me souviens. Je me relève lentement, et je vois le soleil filtrer à travers les vitres. Il fait beau. Un infirmier vient me voir, et parle de manière lente et posé. Je ne sais pas si c'est dans sa nature ou si parce qu'il sait pour mon anomalie, si on peut parler d'anomalie.
 
- Vous allez bien ? Vous vous êtes évanouie suite à une réaction trop émotive de votre c½ur. Vous avez besoin de quelque chose ?
 
Je mime avec ma main quelqu'un qui écrit, puis il sort pour revenir avec un carnet et un stylo.
 
« Psy »
 
Et j'ajoute son numéro à côté.

Il me comprends.
 
Il me sourit.
 
Il appelle.
 
Je suis tout au fond. J'ai lâché prise. Peut-être que j''ai toujours été au fond. Parce que tout a été toujours été blanc. Apparemment, le fond d'un puits est noir. Je me demande quelle option est la meilleure. Et trente minutes plus tard, elle est là. Elle s'assoit devant moi, l'air compatissant. Elle est au courant pour Kylian. Je le lis sur son visage. Gentiment, elle vient frôler ma joue :
 
- Il est toujours dans le coma. On a bon espoir. Il est fort. Juste un petit choc. Il s'est enveloppé dans une sorte de couverture. Et il en ressortira uniquement quand il se sentira en sécurité.
 
Kylian m'embêtait. Kylian m'exaspérait. Kylian était tout ce que je déteste. Kylian est orgueilleux, Kylian est trop fier, Kylian est hautain, Kylian est prétentieux par-dessus tout. Kylian, c'est tout ces défauts. Mais il m'arrivait parfois de voir un sourire ou deux superposer la carapace. C'était dans ces moments que je me sentais proche. Dans le moment où l'on s'aperçoit qu'on a peut-être une place spéciale. Je m'en suis aperçue trop tard. Je ne sais pas encore de quoi, mais je sais que tout est trop tard. Je veux le voir. Elle le comprend. Elle demande à l'infirmier d'amener des béquilles, et il me retire tout ce que j'ai sur le corps, puis je me lève avec leur aide respective. Je sors de ma chambre attitrée et rend visite à Kylian qui est dans le même hôpital. Il respire. Il est plus équipé que moi, branché à pleins d'appareils dont je ne soupçonnais pas l'existence, mis à part dans les livres. Dans quelques histoires qu'il me racontait le soir. Je m'approche, et la psychologue me regarde faire. Je lui caresse les cheveux, comme il le faisait. C'est la première fois que je le touche vraiment. Il a de beaux cheveux. Contrairement aux miens. J'ai mal. Mon c½ur se serre. Je ne veux pas qu'il parte. Il m'a aidée à retrouver des prises après Rebecca, je ne sais pas si elles étaient vraiment là ou si c'était mon imagination, mais il y avait des prises. Maintenant, je ne pourrais plus me relever sans lui.
 
Je sors. C'est drôle les émotions qui me transportent comme ça. Je n'avais jamais vraiment rien ressenti de spécial. Juste une rengaine un peu lassante. J'ai l'autorisation à la fin de la journée de quitter l'hôpital, et je suis accompagnée par ma psychiatre et un autre membre du personnel, Nicolas.
 
 
Et après il y a du vide. J'ai du mal à écrire à partir de maintenant. Je l'ai dis à ma psy. Il y a du vide. Et du blanc. Beaucoup de blanc. Que du blanc. Il y a toujours eu du blanc. C'est dur d'attendre. Avec Flora, j'ai l'autorisation d'aller à l'hôpital. Mais je ne rentre pas, je ne rentre jamais. L'hôpital est un immense bâtiment blanc, légèrement en hauteur. Autour, il y a un terrain d'herbe en descente, permettant de rejoindre la route plate. Alors je reste sur la butte, en haut, et elle me parle, me rassure. C'est dur d'attendre. Vous savez pourquoi ? Parce qu'on a peur. J'ai toujours eu peur. Peur de l'avenir, peur du regard des gens, peur de la solitude. Au fond, je ne vis que par la peur. Et plus que tout, la peur de ne pas savoir. L'Homme cherche à savoir, les connaissances font parties de lui, il se sent obligé de tout savoir, de connaître les raisons et les causes de tel ou tel phénomène. Parce que quand il ne sait pas, il a peur. Je ne sais pas si Kylian va revenir un jour. J'ai tellement, tellement peur.
 
Samedi. Vous devez vous perdre avec toutes ces dates, mais au fond, ce n'est pas très important. Encore une fois, j'attends sur la butte, Flora est partie voir l'état de Kylian comme à chaque fois. Mais elle est plus longue. Beaucoup plus longue. Je sais que c'est fini. Je le sais. Je le sais. Je le sais. Je me recroqueville. Ils avaient bon espoir pourtant. Je n'ai même pas pu entendre sa voix. Elle m'avait dit Flora. Elle m'avait dit qu'il était fort. Elle m'avait dit qu'il s'accrocherait. Elle m'avait dit que lui ne partirait pas. Elle m'avait dit tellement de choses.
 
Et autour de moi, le soleil. Les rayons de l'été viennent me frapper en pleins fouets. Ils paraissent... blancs. Il y a toujours eu du blanc. Il n'y aura toujours que du blanc. Je l'entends derrière moi. J'ai peur de me retourner. Je n'ai pas envie de me retourner. Elle me tire par le bras pour me lever. Pour lui faire face. Elle dit qu'il faut regarder les gens dans les yeux. Les larmes me montent. Et je la sens s'asseoir derrière moi. Elle passe ses bras autour de moi, ainsi que ses jambes. Mais elle n'a pas de poitrine. Elle a des bras plus musclés que d'habitude. Je comprends. Je comprends. Il pleure. Je le sens sur mon tee-shirt qui me colle à la peau.
 
- Tu m'as manquée la gamine.
 
Je t'ai entendu Kylian. Je ne t'ai jamais aussi bien entendu. J'ai entendu ton c½ur qui cognait contre mon dos. Il battait. Il battait très fort.
 
Tout a toujours été blanc. Je n'ai connu que le blanc. Et pourtant, dans la brèche qu'avait faite Kylian, j'arrivais à voir un monde. Un monde pleins de couleur. Il y avait du rouge, du orange, du bleu, du jeune, du vert. Il y avait même les rayons du soleil. Et au milieu il y avait toi. Rien qu'une fois dans ma vie, rien que ce jour, il y avait autre chose que du blanc.
"I’ll be the one, if you want me to"
 
NE PAS LIRE AVANT D'AVOIR FINI. Bon bon bon, et bien voici l'OS pour ce concours dont le thème était "Un amour d'été" alors comme je te l'avais dit ce n'est pas ici l'amour que j'ai privilégié mais la construction de la relation, pour moi l'amour ne naît pas de rien, on peut avoir des "coups de foudre" dans l'idée où un mec ou une meuf peut nous plaire facilement mais pour être dans l'amour passionnel et fou il faut qu'il y ait quelque chose derrière, et c'est au lecteur d'imaginer la suite de cette relation qui a été construite et qui a des bases. Pour ce qui est de l'été, oui, j'ai pensé à une histoire d'amour entre lycéens/lycéennes ou ce que vous voulez dans les vacances d'été parce qu'ils/elles se rencontrent à la plage, tout ça tout ça... Beaucoup trop classique. L'été est juste au fond sur toute l'histoire, mais dans le dernier paragraphe il a une importance, la comparaison avec la lumière et les rayons de soleil est très importante, c'est comme si son puits blanc avait été fissuré pour laisser filtrer le soleil, qui jusqu'ici sont là uniquement pour la description. Je ne sais pas si vous avez remarqué également, mais tout se passe à l'intérieur. On la voit : dans l'orphelinat pour les 3/4, dans l'hôpital pour 1/8 et le dernier 8ème c'est quand elle attend Kylian. C'est évidemment fait exprès. L'idée qu'elle soit enfermée et comme dans une prison est présente pour expliquer la non description de l'extérieur. Au final, le moment le plus émotif de la nouvelle se situe à l'extérieur. C'est ce qu'on appelle s'ouvrir au monde. Tout ça grâce à Kylian, malgré son caractère atroce. J'aurais encore pleins d'autres petits détails à expliquer auxquels les lecteurs ne prêtent pas forcément attention, mais je vais m'arrêter là, sinon j'en ai pour... longtemps. C'est une des nouvelles qu'il y aura dans le recueil "Nous partons tous" d'où les tags. Merci d'avoir lu ! (L'image a elle aussi son lot d'importance...)

Je suis arrivée 1ère en exæquo ! ;)
 

Tags : Je t'entends - Concours - Nouvelle - Nous partous tous

"Anywhere, I would’ve followed you" 10/11/2016

"Anywhere, I would’ve followed you"

 
ÉCHO
(Je vous conseille fortement la musique, elle a un rôle très important...)
 
Les sons naissent de ses deux mains, l'une tirant l'archet énergiquement, jusqu'à faire transpirer les pores de son épiderme et sentir la sueur, l'autre articulant et tapant contre la touche noire de bois, abîmant le bout de ses doigts écorchés, laissant apparaître de la corne sale arborée d'un magnifique gris sombre. Et de son ½uvre est née l'angoisse. Celle qui tient au ventre et qui hérisse les poils de la peau, celle qui aspire l'énergie vitale et qui inspire le respect, celle qui rend le public ébahi, qui l'attire et qui lui serre le c½ur. Ses phalanges s'articulent jusqu'à créer une homogénéité irréprochable. Elle se balance tandis que ses mains dansent, tournoient, voltigent et virevoltent.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

- Chérie ? Tu vois la porte du fond ? Si tu suis le couloir, il y aura un petit tunnel, traverse-le jusqu'à atteindre un grand champ. C'est un très beau champ, et au loin, il y a une belle maison. Là-bas, tu trouveras des amis à nous. Ils vont t'emmener chez tes grands-parents en Suisse. Prends ce sac avec toi, il y a tout ce dont tu auras besoin.
 
- Pourquoi je dois partir maman ? J'ai un concert dans deux jours, je ne peux p-...
 
- Assez ! Écoute ta mère Hilda, pour une fois ! Nous serons très occupés pour les jours à suivre, et nous ne pouvons te confier à personne d'autre qu'aux Schnabel, nous avons grandement confiance en eux.
 
- Vous viendrez me voir au prochain concert alors ? Mon prof m'a dit qu'il y en aurait un l'année prochaine, et comme j'entame ma 7ème année il aimerait bien que je joue en soliste. Et-...
 
La porte émit une symphonie en trois mouvements rapides, clairs et nets. La mère de ladite Hilda la dépêcha et la pousse légèrement vers l'encadrement du fond, après avoir passé une colonne blanche. La deuxième porte se confondait avec le tronc d'un arbre. Taillée dans le bois, on pouvait constater sa vieillesse à la manière dont les échardes poussaient de part et d'autre de l'objet. Elle s'effritait, et c'est donc avec tendresse que la jeune adolescente la franchit. Elle était comme ça Hilda. Toute douce, frêle, calme. Elle ne se retourna pas.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Dans la salle, les notes éclosent, se colorent d'une harmonie claire et mélancolique, jusqu'à venir s'échouer et se fondre dans la masse volumineuse de l'orchestre. Maudissant le crime, condamnant la stupidité, la blâmant avec toute la hardiesse dont elle peut faire preuve, elle vêt la fluidité d'une colère sans nom, rugissant à travers ses paumes moites. Elle retrouve un temps de repos, laissant les violoncelles déchaîner son courroux. Cette tempête fait s'élever les souvenirs. Qu'ils soient tragiques ou magnifiques, ils fusent, l'abandonnant à une expression outrageuse et aigre.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Au départ, elle a marché. Puis, quand elle a vu que le chemin pour mener à ce champ était long, elle s'est mise à courir. D'une virée cependant tranquille, elle sentit ses jambes se couper alors que le sol devenait plus pentu et plus ardu. La montée affaiblissait sa vitesse ainsi que son endurance. Elle décida donc de ralentir la cadence, afin d'être toujours valide une fois le passage difficile achevé. Au bout de plusieurs longues heures, elle parvint à la lumière du jour, après s'être accroché à quelques racines pour monter à la surface. Comme l'avait dit sa mère, elle y trouva une maison belle dans un beau champ. Tout était à son image ici : serein, silencieux, désert et isolé. Elle rejoint le chemin de sable et l'arpenta, estimant la valeur mobilière de ces biens. Un toit en brique d'un rouge poignant surplombait les murs en pierre blanche. Une grange couronnait le côté droit de la demeure, et une fois en face, elle détailla la façade décorée d'une couleur ocre. Le mélange donnait un tout étrange et inharmonieux. Alors que le lieu s'apparentait à ce qu'elle avait toujours voulu, le fond la révulsait. Polie, elle toqua. Une femme ridée lui ouvrit, ses cheveux blancs encadraient son visage âgé. Par les années, le bleu de ses yeux semblait être devenu grisâtre. Elle jeta un coup d'½il à l'intérieur, constatant un ordre trop ordonné. Le rangement, la propreté, tout la mettait mal à l'aise. Et la répugnait.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Sa colère s'estompe légèrement, laissant place à une sonorité piquée et pondérée, néanmoins toujours en mouvement. Tandis qu'un doigt reste posé dans le but d'appuyer une note de basse, les 3ème et 4ème continuent de frapper hargneusement les cordes, les détériorant à chaque geste. Son instrument parle tout bas, murmure des mots, des mots qu'on ne dit pas avec la bouche, des mots qui ne veulent parfois rien dire aux oreilles de ceux qui ne savent pas écouter. Sa gesticulation aurait presque eu l'air ridicule si on ne voyait pas la colophane partir en fumée au dessus des éclisses, s'évaporer, vaporisant l'air d'une odeur étouffante. Et les cadences reprennent de plus belles, plus fortes, plus enragées encore. Comme on débranche une radio, tout cesse. D'une tendresse qu'on lui avait longtemps connu, elle caresse avec langueur son manche, ayant soudainement peur de toucher la fragilité de la corde mi. L'agressivité s'envole, et on peut entendre à travers cette étendue communément appelée le Pacifique des rires résonner dans nos têtes, des sourires s'imprimer, redonnant à une vie morne des intérêts gracieux et nobles. Redonnant à la tristesse des semblants de joie.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Elle resta deux jours dans cet endroit qu'elle appréciait autant qu'elle exécrait. Son « chez elle » lui manquait, mais elle en trouva vite un nouveau. Elle quitta l'immensité de verdure qui faisait penser au jardin de Monet sans aucune enjolivure, et rejoint la Suisse après plusieurs semaines de voyage dont les détails pourraient être omis. Il aurait fallu qu'on ait 10 mains pour pouvoir arriver à compter les difficultés sur leurs doigts. Elle se posait tellement de questions qu'elle ne cherchait plus non plus à y répondre. A partir d'un certain moment, on ne cherche plus de réponse à des problèmes qui ne devraient même pas être exposés.
 
Une fois arrivée chez ses grands-parents, les Schnabel la laissèrent se démener, et de nouveau, elle fit face à une grande et belle maison. Il n'y avait pas de champ autour, juste les bruits de la ville qui lui tournaient et lui remplissaient la tête de sons faux et dissonants. Devant elle s'étendit une architecture classique digne de la famille dans laquelle elle était née. A peine eut-elle le temps de frapper que la porte s'ouvrit en grand devant elle, laissant apparaître son grand-père qui la prit dans ses bras en la serrant contre lui. Elle se sentit fiévreuse d'amour et fervente de cajolerie.
 
- Ma petite Hilda ! Comment vas-tu ?
 
- Fatiguée ! Papa et maman vous ont rappelé ? Pourquoi ils m'ont envoyé ici ? Ils ont dit qu'ils étaient occupés...
 
- Oui, ils vont bien, ils doivent régler quelques détails, une affaire d'un petit mois, c'est entre eux Hil, ça ne nous regarde pas.
 
Même un enfant de dix ans ne peinait pas à comprendre lorsqu'un sujet devait être détourné, quand il était éloigné de l'innocence voulue pour une jeune fille, quand il ne la concerne pas. La sensibilité chez Hilda se développait au fur et à mesure, la musique l'aidant à s'exprimer, à s'envoler dans les cieux, à respirer, à calmer la colère des adultes, leur prétention de savoirs, leur dispute ignorante et désolante.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"
 
L'élégance avec laquelle elle tient son violon ne se compare qu'à une fée tournoyant dans les airs, faisant danser ses ailes, faner la tragédie en l'incorporant aux aléas de la vie. Elle écoute le concerto qui lui parle, et cède à la virtuosité du premier mouvement. Elle reconsidère sa candeur d'antan, les champs à perte de vue et dans son esprit se dessine les éclats de lumière de sa mémoire dont la noirceur lui avait presque effacé toute trace. Son violon lui accorde miséricorde pour le peu de respect qu'elle témoigne envers la partition originale, laissant Mendelssohn la guider à travers son fantôme inexistant, laissant sa voix résonner en elle comme un écho, laissant tout son corps comme un pantin face à l'hypnose de la musique qui la désarticule et l'envoie dans un monde qui n'est pas semblable au nôtre. Un monde utopique, celui qu'on visualise lors d'un rêve, un merveilleux rêve qui nous plonge dans l'inconscient, alors qu'on s'abandonne à lui, dans l'idée peut-être de s'inventer une nouvelle vie.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

- C'est le violon de ton arrière-grand-mère, tu dois y faire très attention, d'accord Hil ? Ça va t'occuper pendant ces jours sans école. Trouve des gens avec qui jouer !
 
Elle suivit les pas de son papy, mais il l'abandonna quand il fallut monter une échelle usagée qui n'avait sans doute pas servi depuis longtemps. Elle l'effleura et l'humidité s'imprima sur ses doigts tant le toit ainsi que le mur n'avait pas été entretenus. Elle hésita, finit par poser un pied entre deux barreaux en faisant attention à ne pas glisser, et après quelques secondes de montée, elle atterrit dans le grenier, qui, fenêtres étanches et murs en argile recouvert de papier peint, bénéficiait d'une physionomie emprunt de chaleur et de sécheresse. Elle prit de l'assurance quant à la conservation du violon qui n'aurait pas survécu une seule seconde dans l'étouffement de la pièce en dessous. Ses cheveux en bataille se confondirent avec la couleur du bois dont elle venait d'avoir une accroche. Elle tira un peu dessus, jusqu'à ce que les mèches prisent au piège se détachent. Son regard se posa sur le peu d'objets qu'elle explorait, puis elle remarqua une petite boîte sombre au fond. Elle s'empressa d'aller la rejoindre, et de l'ouvrir afin d'en trouver le contenu. Elle tomba sur un violon beaucoup plus grand que celui d'entraînement qu'elle louait dans son école de musique. Elle chatouilla la table d'harmonie pigmenté d'un marron clair s'assombrissant sur l'ouïe gauche ainsi que du côté droit du cordier en un brun tirant vers le noir. Elle distendit la plus épaisse des cordes dans le but de provoquer un beau Sol, mais son visage se tordit dans une grimace quand elle entendit la note plusieurs tons en dessous. Les vibrations faussées la firent pousser un soupir, et elle le rangea correctement dans la boîte, puis décida, toujours aussi prudente, de prendre le chemin inverse.
 
- Alors ?
 
- Il a besoin d'être accordé, mais tout à l'air en bon état. Il faut aussi changer les cordes je pense.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"


Elle parvient au Ré en haut du manche, déambulant dans les aiguës, faisant crisper les muscles des spectateurs ainsi que leur souffle qui se coupe face à l'ingéniosité ainsi que l'acrobatie surprenante de la demoiselle qui ferme les yeux, incorporant dans cette note un vibrato lent et sanglant, tuant la tiédeur de la scène, déchirant le silence, assassinant la rémission des péchés. La dernière note de chaque succession d'accords appuyée par tout l'orchestre soutient l'appréhension dans la salle. Personne ne parle, ne dit mot ou ne détourne les yeux du spectacle. Dans la lumière chaleureuse de la scène, il y a une jeune femme habillée de rouge qui brille et qui tangue.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Il fallut une semaine avant de pouvoir trouver un luthier dont le prix ne dépassait pas la marge que les aïeuls s'étaient fixés.
 
Après que le violon soit réparé, Hilda reconnut sa valeur et la beauté singulière de celui-ci. Datant de 1737, écrit dans la caisse de résonance, elle ne put qu'éprouver une sorte de plénitude et de jubilation au son que son instrument lui accordait. Elle s'amusa à passer les plus claires de ses journées aux musiques tziganes et aux tangos, qui lui dictait des vibratos et des solos aussi tonitruants que tragiques. Astor Piazzola avait fait de son Libertango une mélodie libérale et une danse saisissante, et elle aimait penser à l'inspiration qu'il avait eu en l'écrivant, à la manière dont certaines personnes pouvaient avoir autant de génie. Elle s'intéressait tout particulièrement au cas de Schubert qui, semblait-il, en lisant un poème dans un bar retentissant de vacarme, avait écrit Standchen, une sérénade dont le prodige avait fait fondre les c½urs les plus rocailleux.
 
Deux mois ont passé. Elle avait beau essayé de soutirer des informations à sa famille qui l'hébergeait, ils réprimaient la vérité, l'abandonnant loin derrière eux. Elle se sentait mise à l'écart, trop petite pour avoir des discussions sérieuses avec les plus grands, trop grande pour faire preuve d'ignorance. C'est en essayant d'interpréter la sérénade qu'elle entendit la radio. Ses grands-parents l'avaient laissée seule pour une après-midi, partis faire des courses. Pendant sa magnifique partie écrite en mineur, elle choisit de prêter attention à ce que disait les politiques. Et sans même comprendre la moitié, elle sentit ses mains trembler à un seul mot. Des mains si fragiles, une sensibilité si belle, une enfant trop pure pour endurer, des épaules trop frêles pour soutenir.
 
Elle posa son violon sur la table recouverte d'un tas de vêtements, épingla son archet entre les habits qui l'avaient parue durant plusieurs mois, et resta un instant immobile. Peut-être qu'elle aurait dû poser la question, maintenant qu'elle avait une base, mais un semblant d'anxiété l'empêcha de parler le soir, à leur retour. Et le soir d'après. Et encore le soir d'après. Et l'année qui a suivi. Puis elle se risqua à prendre une gifle mentale, à recevoir un retour douloureux. Dépourvue de savoir, elle se lança, coupant une conversation sur la technologie :
 
- C'est quoi cette histoire de guerre allemande ? Et c'est quoi exactement « les déportations » ?
 
Question piège.
 
Elle savait.
 
Elle lisait dans leurs yeux.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Elle refrène la colère dans un mouvement appuyé, faisant ressortir un son clair, plein et contenu. Cette réserve amplifie la violence avec laquelle elle accentue les notes avec un poids qui défie les lois de la gravité, puis les arpèges renaissent, agressifs, durs, impétueux. Ses yeux s'humidifient, enragée, dévorant la tristesse en n'en faisant qu'une bouchée. Le crescendo d'orchestre s'accroît progressivement, gravant dans la chair du public l'épouvante du drame, l'épouvante de son histoire, l'épouvante de la réalité, ne cessant jamais, et tandis que la tension monte, s'élève et tourbillonne, elle s'affirme de plus en plus, jusqu'à ce que tout s'interrompe sèchement. Les gammes surgissent de sa main gauche, dont ses doigts s'arc-boutent et martèlent le manche. On ne voit plus qu'elle, les autres disparaissent, et dans un solo sidérant, elle prône au rang de reine.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Gêne. Trouble. Confusion.
Elle les dérangeait.
Elle les dérangeait dans leur façon qu'ils avaient d'essayer d'oublier.
Elle les dérangeait dans la manière dont ils refusaient la réalité.
Elle les dérangeait dans l'évidence qu'ils voulaient cacher.
Elle était dérangeante à ce moment-là.
 
Affectée devant le mutisme de ses grand-parents, elle se leva de table après s'être essuyée les recoins de la bouche avec sa serviette, s'excusant, embarrassée, confuse, se trouvant terriblement empotée. Calmement, elle quitta la cuisine, réprimant les larmes, chassant les pensées qui lui obscurcissaient l'esprit. Elle poussa la porte de sa chambre doucement, trouvant soudainement sa chambre froide. Elle dévisagea un long moment la boîte noire, à cheval entre la commode de nuit et le bureau collé au mur, avant de se décider. Elle s'en empara, sortit prendre l'air et une fois installée dans un recoin de la ville, survola la fermeture afin d'en extraire le contenu. Le tapage des gens, le bourdonnement incessant des machines à vapeur, le grondement des moteurs, le crissement du vent emmêlant ses cheveux, le tintement des cloches qui annonçaient treize heures. Ses oreilles sifflaient et elle prit l'initiative de donner à ce chahut un soupçon de sens, de le rendre beau et triste, à l'image de Standchen. Elle se procura son attirail de musicienne, et envisagea la rondeur du Ré mineur, tonalité expressivement cruelle de nostalgie, grave, torturante.
 
Les passants ne la remarquèrent pas. Certains l'avisèrent, d'autres lui jetaient un coup d'½il par curiosité. La plupart portaient un intérêt tout particulier au mélange des bruits alentours, se demandant comment elle pouvait encore s'entendre jouer. Baudelaire a dit que la musique crevait le ciel. Hilda disait que la musique crevait toute l'immensité de l'existence. Elle hurla pour percer les nuages. Ne lui revint dans le visage que son écho, vibrant, tonnant et sans timbre.
 
Les jours qui suivirent furent muets, et la seule vibration de la maison se cognait contre les recoins mornes de son dortoir. L'extérieur devenait l'endroit qu'elle préférait, surtout Montreux dont les rues étaient imprégnées d'un jazz flottant.
 
Il arriva une fois où quelqu'un s'arrêta. Juste devant elle, la toisant et la considérant, puis il la félicita. Elle tenta une analyse furtive de l'âge de ce vieil homme, mais celui-ci se présenta poliment :
 
- Je m'appelle André, j'ai été professeur de musique.
 
Ainsi, ils ont discuté plusieurs minutes. Il ne semblait pas avoir d'arrière pensée, mais en cette période sinistre que traversait Hilda, elle avait envie de croire qu'il n'était que gentillesse parmi la brutalité des gens. Ainsi, elle sut qu'il avait démissionné parce qu'il n'aimait pas les traitements que le directeur infligeait aux élèves, à les obliger, à les monter vers les haut en les tirant, faisant s'échouer la volonté des plus faibles.
 
- Tu as beaucoup de talent, tu prends des cours ?
 
La voix douce de la brune fut couverte par la ville. Elle discerna les faibles rayons du soleil. Ils tapaient sur le côté ouest des toits, et leur propriétaire ne faisait que s'abaisser au commun des mortels, s'inclinant et déclinant, puis illumina le visage de Hilda. Son visage se réchauffa et elle ferma les yeux, goûtant à un bien-être longtemps tombé dans les abîmes de ses souvenirs. Les rayons s'épanouirent sur ses joues rougies par l'air rafraîchi de l'automne.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Le thème perce à travers les arpèges criard de fièvre, s'embellit et fleurit d'une centaine d'artistes en ébullition. Ils soufflent dans leur flûte, vivifient leur clarinette, courent sur le manche de l'alto, attaquent les cordes de violoncelles, prêchant les regrets et l'humanité, afin d'implorer le pardon. A qui ? Personne ne le saura. On voit seulement la lueur de fureur dans ses yeux. Contre le monde entier, contre ceux qui ont détruit sa vie. Et à mesure qu'elle joue, son bras droit se mouve superbement. Lancé à vive allure, il atteint une vitesse prodigieuse qui donne donne une surface de jeu complète sur l'archet, du talon jusqu'à la pointe. En même temps que l'orchestre domine l'espace sonore, elle écoute les gens faire silence.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Dire qu'elle souhaitait revoir ses parents ne pouvaient constituer qu'un simple euphémisme. Elle ne voulait pas comprendre ce qu'il se passait. Dans le fait de refuser l'évidence, il aurait fallu d'abord y avoir songé. Y penser une seconde l'aurait définitivement amener à sa désolation. Suivant cette optique, elle décida d'ignorer la ville qui parlait, les gens qui pensaient. On pouvait voir dans leurs yeux, alors elle détournait son attention autre part, errant dans les rues à la recherche de soleil, ce beau soleil de demi-saison qui s'était un jour posé sur elle. Il brillait par son absence.
 
Elle concevait désormais le fait que ses grands-parents, jusque là, refusaient de toucher un seul mot de cette guerre. Elle avait accepté. Elle les remerciait. La petite fille qu'elle était n'avait pas besoin de cette science.
 
18 décembre 1940. Ce qu'il s'était passé ce jour-là fut un événement qu'elle tenta de retirer de sa mémoire, passant par le déni, puis l'acceptation, la colère, la tristesse, l'indifférence, l'abomination, et un tas d'autres dont elle ne soupçonnait jusque là pas l'existence. Elle se demandait pourquoi les différends s'abordaient lors des dîners. Un rituel encore non élucidé.
 
- Hil'. Ton... ton grand-père et moi, nous avons pris une décision te concernant. Nous concernant tous en fait.
 
Elle retint son souffle. Sa vue se brouilla, les armoires tremblaient devant elle, l'immaculé de la nappe devint une mer vaseuse et instable.
 
- C'est la guerre Hil'. Entre beaucoup de pays, et la guerre, c'est vraiment pas beau.
 
Elle ne dit mot. Ses grands-parents non plus. Il y eut un silence. C'est en s'assurant de leur regard qu'elle comprit. Les gens ne font jamais silence. Elle les entendait penser dans leur tête, hésiter, peser le pour et le contre, se renfrogner, puis de nouveau se lancer, leurrer, balancer la balance, se lancer puis se raviser, ouvrir la bouche pour la refermer.
 
- La Suisse, le pays où nous sommes, est un pays relativement neutre. Nous ne devrions pas y prendre part. Pas notre État.
 
Hilda ne fit rien. Elle aurait pu se mettre à hurler, à taper les murs, et sangloter de désespoir, mais elle ne faisait que cogiter, espérant s'être trompée, espérant beaucoup de choses. Elle reluqua la paroi recouverte d'un papier peint pâle et livide, le trouvant très intéressant. Elle détailla particulièrement la fissure sur l'imprimé jaunâtre, et jugea la matière qui se désintégrait, ornée de quelques moisissures. Elles auraient sûrement fait la sujet de la conversation si celle-ci ne portait pas sur ces choses pesantes qu'il faut écouter jusqu'au bout, les oreilles grandes ouvertes, sans jamais ne faire abstraction de la réalité, afin de les faire tourner en boucle, en boucle, en boucle, pour bien les retenir.
 
- L'Allemagne est... très concernée par cette guerre Hil'. Et ton père... Ton père avait une maladie de peau et... Il n'était pas parfait. Il y a des gens qui recherchent la perfection Hil'. Elle n'existe pas, mais ils la traquent et la chassent, à coup de fusil et à coup de corps empilés sur un bûcher.
 
Hilda sourit. Les larmes dévalaient ses joues, couvraient son organe vital en le traversant de toute part. Brillants, chatoyants, à la lueur des flammes de la cheminée qui dansaient si bien, à la lueur de tout ce qui avait une lumière, ses yeux parlaient pour elle. Et elle se risqua :
 
- Ils vont bien.
 
Tétanisée, elle se contenta de se lever.
 
- Ils vont bien, n'est-ce pas ?
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

Elle grince. Frotte. Rend le son moche, ni propre, ni appliqué. Appuie. S'élance. Produit des arpèges, ni beaux, ni soigneux. Elle laisse sa main déambuler sur son manche, s'acharne sur la corde sol en la heurtant, et le son qui en sort salit la sensibilité des spectateurs qui geignent et miment d'un commun accord une grimace désobligeante et affligeante. De sa main droite éclate une descente fulgurante dont la crainte croît, germe et engendre le tourment chez ces gens qui ne savent plus que se taire. Mais elle sait, elle. Elle sait depuis longtemps qu'ils ne savent pas se taire. « Elle les entend penser dans leur tête ».
Son archet gravite autour de son instrument tandis que sa vélocité redouble, plus venimeux encore, plus tranchant, dans le but de damner l'Homme, dans le but de peut-être, un instant, essayer de comprendre ses pensées qu'elle lit si facilement. Mais pour le moment, elle ne lit rien du tout. Pour le moment, elle vacille, afin d'animer le feu menaçant de s'éteindre.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

En vérité, elle avait compris. Elle s'était même surprise à se dérober ainsi.
Le temps passa, sans qu'elle ne puisse rien faire. Les saisons devinrent monotones, et elle ne prenait plus plaisir à constater les montagnes dans le paysage, ou la ville s'étendant devant elle. Les chuchotements subsistaient, s'entouraient d'une auréole protectrice dont elle ne voulait plus la présence, mais qu'elle se trouvait bien obliger de supporter.
 
On fêta ses 17 ans, et la guerre finie, elle s'autorisa à rentrer, sans aucun risque. Sa gorge ne se noua pas, pas plus que son c½ur ne se serra. Elle pensait être devenue forte. Ce n'est que lorsque sa maison se dessina devant elle que tout devint plus réel. Même en ayant accepter, il y avait une part qui n'existait pas et qui ne relevait que de la fiction. Elle frôla doucement les roses qui ornaient la façade flétrie. Il ne restait de ces fleurs qu'elle essuyait d'un revers de main que les pétales, fanées et décomposées pour la plupart. Les ronces grimpaient sur les pierres, vaporisant l'air de fermentation et d'odeurs infectes qui blessaient ses narines. Elle ouvrit la porte. Doucement l'effleura, puis la poussa. Le silence accueillit un grincement qui fit fuir les souris et rats ayant installés leur demeure, et encore d'autres insectes immondes et nauséeux.
 
Ironiquement, elle se demanda vraiment qu'est-ce qu'elle ferait au front, celui dont on lui avait parlé quand elle avait grandi. Elle exécrait la saleté.
 
La guerre ne l'avait pas affecté. Non, elle ne l'avait pas déchirée un membre, ni ne l'avait écorchée ou retirée la vie.
 
Elle rentra simplement, titubant et prenant appui sur ce qu'elle voyait pour avancer dans l'obscurité. Tout s'éclaircit dans sa tête, alors que le noir dans lequel elle sombrait l'emprisonnait de plus en plus. Elle tenta d'une voix faible :
 
- Papa ?
 
Une souris déguerpit.
 
- Maman ?
 
Il n'y avait plus de souris. Alors elle entendit simplement son écho résonner dans l'immense vide de la salle.
 
"Anywhere, I would’ve followed you"

De plus en plus vite, de plus en plus fort, encore, encore, encore. Elle sent le bout de ses doigts la piquer, alors que la corne ne la protège plus des assauts qu'elle projette sur sa touche. Ce n'est plus une caresse qui rappelle la candeur et l'innocence, mais une attaque violente qu'elle assène, sans douceur, sans fragilité. Il n'y a dans son interprétation plus que l'animosité qu'elle témoigne envers sa propre race qui l'horrifie et l'éc½ure. Dans ses mouvements, la grâce se dissipe, le surnaturel se volatilise et ne reste sur la scène qu'une femme ordinaire, avec les tourments habituels d'une banalité sans renom. Elle décoche une dernière note qui va se planter en pleine poitrine du public, ne respirant plus depuis une bonne minute, s'entraînant à l'apnée. Et la tension se hisse tout en haut de la colline, transperçant les nuages, atteignant le soleil. Elle s'apprête à entamer le deuxième mouvement, mais elle reçoit le son grinçant de ce concerto en mi mineur comme un gros écho faisant naufrage dans un silence assombrissant, sans tendresse, sans délicatesse. Désormais, elle n'entend plus l'orchestre qui l'accompagne, les gens de la salle se sont abstenus de leur présence, et elle se rend compte seulement qu'il n'y a qu'elle, et personne pour applaudir, personne pour l'accompagner.
 
La musique fait mal parfois. Mais elle sert à oublier, à ne pas penser à la vie d'à côté, à l'autre réalité, à ce qu'il y a de plus douloureux. Elle plonge dans l'imaginaire, dans ce qui nous fait perdre de vue tous les malheurs. Pendant quelques instants de répit, on peut tourner le dos et ne pas faire face, partir autre part, loin dans les rêves et dans le drame. Mais nous avons tellement mal que la douleur se reflète dans chaque note déchirant le calme, nous sommes tellement en colère que la force avec laquelle nous appuyons sur les cordes rugit.
 
Elle inspecte la salle, observe l'absence de bruit, chuchotement dans sa tête. Sa désolation désolante lui arrache un regard triste et maussade. Elle tourne les talons, faisant résonner un crissement morne, avance jusqu'au fond de la scène, et pose délicatement son violon sur la table, provoquant un bruit fracassant.
 
Et les souvenirs remontent. Comme une cascade, ils dévalent dans sa tête.
 
Elle s'empare de nouveau de l'instrument, tremblante à l'idée que son imagination ne lui joue d'autres tours.
 
Mendelssohn avait un don pour faire oublier les choses. Elle n'entendait que son écho dans la salle, mais elle était partie loin dans son rêve, loin dans les choses agréables et belles. Et elle jouerait, comme ivre d'une passion non assouvie, confondant la musique et l'alcool fort. De Hambourg à Leipzig, elle ne fera retentir que son écho.
 
Les sons naissent de ses deux mains, l'une tirant l'archet énergiquement, jusqu'à faire transpirer les pores de son épiderme et sentir la sueur, l'autre articulant et tapant contre la touche noire de bois, abîmant le bout de ses doigts écorchés, laissant apparaître de la corne sale arborée d'un magnifique gris sombre. Et de son ½uvre est née l'angoisse. Celle qui tient au ventre et qui hérisse les poils de la peau, celle qui aspire l'énergie vitale et qui inspire le respect, celle qui rend le public ébahi, qui l'attire et qui lui serre le c½ur. Ses phalanges s'articulent jusqu'à créer une homogénéité irréprochable. Elle se balance tandis que ses mains dansent, tournoient, voltigent et virevoltent.
 
Dansent, tournoient, voltigent et virevoltent.
"Anywhere, I would’ve followed you"
Bon bon bon. Alors. J'ai beaucoup travaillé cette fois-ci sur l'écriture, je pense que la différence se voit. Néanmoins, je n'ai pas négligé beaucoup de détails comme l'idée d'une forme géométrique. Le rond ici. Il est présent dans pas mal de référence, notamment le soleil, qui est représenté grâce à sa mention mais aussi la couleur des murs (jaunâtre). Cette idée de rond symbolise la rengaine, un cercle qui continuera. La fuite ici se trouve dans les rêves que peut procurer la musique. L'image encore une fois, a son importance. Certes, il y a un violon, mais ce n'est pas tout. L'angle de la lumière, les fleurs qui, dans l'image originale, forme un bouquet donne encore une fois l'idée de cercle. Ce cercle qui est montré avec la fin de la nouvelle, qui reprend en fait le début. Décidément, c'est de la réflexion intense pour écrire un texte !
De Hambourg à Leipzig => J'imagine que cela a dû vous laisser perplexe. En vérité, c'est pour dire qu'elle jouera jusqu'à la mort pour oublier. En effet, Mendelssohn, l'auteur de ce concerto authentique et juste magnifique en mi mineur, est né à Hambourg et mort à Leipzig.
J'espère que ce n'était pas ennuyant, et que j'ai réussi à concocter quelque chose de correct. Merci pour votre lecture ! Il y a encore d'autres détails, mais faudrait isoler phrase par phrase après ! Un travail sur les sons etc... Et j'espère que vous avez compris la dernière phrase ! (#regardez le titre... ;) )
Soyrine

Tags : Echo - Nouvelle - Nous partons tous

"Say something, I'm giving up on you" 26/02/2017

LE NAUFRAGE
"Say something, I'm giving up on you"

David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818
 
"Say something, I'm giving up on you"

Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet

Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Vendredi 5 août 2014
 
Objet : nouvelles
 
Mon cher ami,
 
Depuis que tu as déménagé, je t'avoue que je me sens un peu seul. J'ai pour unique compagnie mon plus fidèle tableau. On l'appelle Le Voyageur contemplant une mer de nuages. A nous deux, nous formons une bonne équipe. Autour de lui, il n'y a que du vide. Un horizon plus grand que l'infini qu'il contemple. La manière dont il le fait restera à jamais énigmatique s'il nous tourne le dos. Ne trouves-tu pas cela grossier ? On s'est évertué à m'expliquer maintes et maintes raisons de son absence de courtoisie. La politesse ne serait pas un élément à prendre en compte, il se tournerait soi-disant vers l'infini. Florence Gaillet de Chezelles révélait un contraste de lumière saisissant entre la masse sombre de rochers sur laquelle il se tient et le paysage clair et voluptueux. Le deuxième plan n'en serait que diminuer, laissant un vide pictural suggérer la présence d'un gouffre.
 
Il y a trop de symboliques pour que je puisse toutes les retenir. Jean-Pierre Mourey, Florence Gaillet de Chezelles, Gabrielle Dufour-Kowalska. Le thème même est ennuyant. Être doté d'une volonté de comprendre le monde, la solitude, s'interroger sur la destinée humaine, tout ça est très romantique, mais je crois que je n'en ai plus grand chose à faire.
 
Les gens disent que je fais preuve d'indécence envers David Friedrich. Assez d'analyses permettent de lui vouer un culte, ils n'ont pas besoin de moi pour l'élever au rang de Dieu Tout-Puissant !
 
Outre le tableau, comment vas-tu ? C'est ma première lettre depuis ton déménagement, j'espère que tu es bien installé en Angleterre. On m'a dit que la nourriture là-bas n'était pas terrible, mais il faut dire que les Français sont plutôt bien lotis ! Donne-moi vite de tes nouvelles,

Je t'embrasse,
Alfred.

"Say something, I'm giving up on you"

Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
  
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Jeudi 9 octobre 2014

Mon ami,
 
J'ai bien reçu ta réponse, mais les études me prennent beaucoup de mon temps. Le droit est un monde impitoyable !
 
Je me réjouis de t'avoir fait découvrir ce tableau. Ton opinion diffère de la mienne, mais je ne t'en tiens pas rigueur, au contraire. Je trouve que ton point de vue apporte quelque chose de nouveau au Voyageur, c'est agréable ! En ce moment, je m'intéresse beaucoup à l'Histoire de la politique, la naissance du libéralisme et du socialisme. C'est étonnant de constater que même les plus extrêmes avaient des explications pour les idées les plus folles.
 
Tu as l'air d'apprécier l'Angleterre. Tu manges correctement ? Je sais que ta femme cuisine des plats exquis, mais je me fais beaucoup de soucis pour toi. J'espère sincèrement que le temps n'est pas si catastrophique que ça à Londres, on en dit certaines atrocités ! Ici, il fait bon vivre. Les températures sont fraîches, mais on peut facilement y remédier avec quelques épaisseurs.
Dans mon université, les professeurs sont exigeants, et j'ai parfois du mal à suivre. Mon voisin, Adel, m'a gentiment donné ses notes. Je me sens dans l'obligation de t'en faire part, parce qu'on ne m'adresse pas souvent la parole. Il me les a même copié.
 
Et toi ? Parle-moi encore de ton environnement s'il-te-plaît, cela me passionne !
En attente de tes nouvelles,
Alfred

"Say something, I'm giving up on you"

 
Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet

Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Vendredi 30 janvier 2015
 
Objet : nouvelles
 
Mon cher ami,
 
Je compatis à ta malheur face à cette météo !
 
De mon côté, il y a eu un incident terrible. Te souviens-tu du journal Charlie Hebdo ? Ils dénonçaient à travers des illustrations cyniques et sarcastiques certains sujets sensibles. Leur liberté de penser a été éradiquer par certaines personnes mécontentes de la représentation que les journalistes avaient donné à leur divinité. Je respecte toutes les religions, et c'est pourquoi je pense que cet acte démesuré ne devrait pas être proclamé au nom de l'islam. Notre liberté d'expression a été atteinte Auguste. Peut-être que le journal était allé trop loin, mais aucun homme ne devrait mourir de la main d'un égal. Je suis en colère, et profondément outré. Plusieurs cérémonies ont déjà eu lieu pour leur mémoire. Les cimetières m'ont toujours terrifié, tu le sais. Il n'y a que des corps décomposés sous les pierres tombales. Ne trouves-tu pas cela sinistre ?
 
En dehors de cette abominable actualité, Adel m'a invité chez lui pour Noël. Nous avons sympathisé, et c'était bien la première fois qu'on m'y conviait. Ses amis et lui m'ont offert un pull en laine avec mes initiales, et un index levé vers le ciel. Ils m'ont expliqué que cet index symbolisait l'unicité, une attention particulière qui m'a touché démesurément ! De plus, après avoir discuté ils ont sollicité ma présence à leur réunion du samedi. Le sujet varie chaque semaine, et aux vues des actualités, il est probable qu'il se centre sur les religions, les limites à ne pas franchir. J'ai hâte d'y être !
 
Mes amitiés,
Alfred.


"Say something, I'm giving up on you"

 
Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
 
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Lundi 30 mars 2015
 
Objet : nouvelles
 
Mon frère,
 
J'étais certain que tu serais d'accord avec moi sur l'épouvantable tragédie de Charlie Hebdo. Pour répondre à ton inquiétude, je me porte bien en présence de mon Voyageur.
 
A la réunion du samedi, j'ai appris qu'Adel était musulman. Nous avons décidé de parler du problème des amalgames, et certaines prises de parole m'ont vraiment émues. C'est un inconvénient qui touche plusieurs personnes, et je sais que je n'en ferai jamais l'erreur ! Ce rassemblement était très intéressant. Je ne sais pas encore si mon retour sera souhaité, mais si tu reviens en France, j'aimerais beaucoup que tu y participes ! Au passage, je te ferai découvrir mes nouveaux amis. Ils font preuve d'une incroyable gentillesse, et il est vrai que mon affection porte énormément sur Adel.
 
Après toi, il est le seul avec qui les conversations durent de longues minutes, sans que je ne puisse voir les aiguilles de l'horloge tourner, sans pouvoir respirer, attendant simplement ses douces et belles paroles qui m'enivrent et qui me rassurent, qui me libèrent et m'affectent, qui me touchent autant qu'elles m'affligent. Dans la même école, il aspire à devenir avocat. Il a bien plus d'aptitude que moi, et pourtant, il me félicite sans cesse sur mon travail, sur mon extraordinaire façon d'aborder les choses. Je n'arriverai jamais à te faire éprouver la joie qui me submerge de savoir que j'ai enfin la considération de quelqu'un. Peut-être me tient-il en trop haute estime, mais il dit que je suis un homme incroyable, que je pourrais faire bien plus que le droit. Je ne l'ai plus écouté : le droit est à la justice ce que la justice est à l'avenir. Partage-moi à ton tour tes conversations avec tes nouveaux amis, je sais que tu es très sociable !
 
A très bientôt je l'espère,
Alfred.


"Say something, I'm giving up on you"



Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
 
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Samedi 16 novembre 2015
 
Objet : nouvelles
 
Cher Auguste,
 
Je suis déçu de voir que tu ne m'as pas répondu. Je me doute qu'avec ta vie de famille tu es très occupé, mais accorder dix minutes de ton temps à ces lettres serait un acte bienveillant de ta part.
 
En attendant ta réponse vaine, je me suis vraiment attaché à Adel. Il m'a montré certaines perspectives de la vie, les règles qui entravent la liberté. Il m'a expliqué tous les méfaits de cette prison qu'est la structure sociale. Même s'il est radical dans sa manière d'expliquer, je comprends ce qu'il veut dire. Je ne pensais pas retourner à cette réunion, mais il me l'a proposé si affectueusement que je n'ai pas pu lui refuser. Il m'a demandé si je voulais parler d'un sujet en particulier, j'ai donc pris l'initiative d'emmener mon Voyageur. Nous avons tous donné notre avis sur sa signification. Hatim nous a donné une interprétation époustouflante en disant que l'homme, en dépit de ses nombreuses richesses, cherchait à trouver un calme et une paix intérieure en faisant abstraction de ses attributs. La passion qu'il dégageait me donnait des frissons, je m'en souviens encore ! Adel m'a confirmé que j'étais largement accepté dans cette deuxième famille, et que je pouvais venir quand je le souhaitais ! C'est un homme sans égal.
 
Pour te faire part des anecdotes, il y a eu un attention il y a trois jours au Bataclan, en six attaques. C'est un groupe, un mouvement djihadiste qui revendiquerait Daech. Je ne sais pas si on peut vraiment appeler cela des terroristes. N'essaye-tu pas de comprendre leur point de vue ? Ce n'est certes pas un fondement assez solide pour justifier leurs actes, mais il faudrait vraiment perdre l'habitude d'aller aux extrêmes et de tout dramatiser. Qu'en penses-tu ?
 
En espérant que tu répondes,
Alfred.
 
"Say something, I'm giving up on you"
 
Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
 
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Mardi 29 mars 2016
 
Objet : nouvelles
 
Auguste,
 
J'aurais pu désespérer d'avoir un retour de ta part, mais Adel m'aide vraiment dans cette épreuve. Je ne t'en veux pas, mais j'aurai au moins aimé un avis sur la question, sur cette espèce de guerre qui s'est déclenchée...
 
Je pense que les études m'auront beaucoup servies pour comprendre ce que les djihadistes souhaitent à travers leurs actes dépourvues de sentiments mais dotées d'une folie expliquée et justifiée. Les acteurs de ce mouvement sont poussés par le désespoir, par la mort héroïque, par ce que la guerre inspire autre que la terreur, et chaque fait s'associe à une idée de changement. Changer la vision de la réalité quotidienne, et toutes les valeurs de l'humanité. Restaurer un monde primitif. Je n'irai pas jusqu'à leur donner raison, mais eux ont des théories et une doctrine solide, construite avec du temps et de la patience.
 
Je t'envoie cette lettre pour te dire que je commence à entrevoir leur but. Tu te souviens de ce mouvement défini communément de « terroristes » ? Ils veulent simplement cette liberté dont Adel m'a parlé, il m'a dit qu'il y avait en son sein une sérénité absolue.
 
Et toi Auguste, as-tu compris ? Je l'espère !
 
Au fait, il y a eu un attentat à Bruxelles le 22 mars.
 
Alfred.


"Say something, I'm giving up on you"



Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
 
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Jeudi 2 juin 2016
 
Objet : nouvelle
 
En fait, David Friedrich pensait la même chose à l'époque. Le Voyageur n'est pas du tout malheureux, il goûte au plaisir de l'indépendance et de l'infini. En y regardant de plus près, je trouve que son pied en avant donne une impression de fermeté et de certitude, pas de suicide. Je le regarde tous les jours ce tableau tu sais ? L'homme solitaire est devenu l'homme fortuné. Il possède la gloire, la richesse, l'immensité perpétuelle, l'éternel, l'impérissable. S'il est là, c'est parce qu'il a conquis les terres : désormais, il veut conquérir le ciel. Dieu se mérite Auguste. Pour le rejoindre, il faut traverser l'étendue, traverser le vide. Ca te revient ? Tu as bien l'image en tête ? Il faut sauter ! Soit tu tombes, soit tu es dignes. Il n'est pas représenté de dos pour faire preuve d'irrespect, je l'ai compris maintenant. J'ai enfin compris ce que les gens tentaient de m'expliquer. Ce procédé permet une identification plus simple à celui qui le regarde. Ainsi, tout le monde devrait tenter de rejoindre Dieu. Il y en a qui ont plus de clarté dans leur esprit que d'autres.
 
Voici certains de mes amis. J'aimerais au moins que tu connaisses leur grandeur.
« Adel » symbolise l'équilibre.
« Hatim » veut dire juge.
« Jawed » veut dire généreux.
« Malik » signifie roi.
« Mustapha », l'élu de Dieu.
« Alfred » vient du germain alf, « tout », et frido, « paix ».
Tu comprends ?


"Say something, I'm giving up on you"



Alfred GASPARD
14 rue Lachaux
78120 Rambouillet
 
Auguste PRAHEL
43 Old Street
LONDON
EC1Y 8SY
ROYAUME-UNI
 
Fait à Rambouillet le Jeudi 2 juin 2016
 
Objet : artisan de la paix
 
Je sais maintenant que tu n'as jamais eu l'intention de faire parti de mon entourage. Continue, continue, continue, ne change jamais Auguste. Tu es devenu une ficelle qu'on manipule. Les cimetières qui me terrorisaient jusque là ne me font plus peur. Tous ces gens ont un sommeil paisible, ils ont ce que nous, prisonniers de la vie, ne pouvons avoir. Je les envie, il ne savent pas ce qu'est l'horreur de se traîner avec des chaînes qui nous paralysent, d'avancer avant de s'apercevoir que le même arbre est à côté depuis toujours. Non Auguste, je ne deviens pas fou, je ne ne deviens pas fou, je suis juste réaliste. La folie se manifeste par plusieurs caractéristiques, mais faire un acte démesuré n'est rien d'autre que du courage. Faire preuve d'autant de hardiesse que moi est un synonyme de bravoure. Adel m'a fait part de ça, il m'a dit que j'étais intrépide et audacieux au moment où je me sentais le plus faible.
 
« Alfred » vient du germain alf, « tout », et frido, « paix ». Tu comprends cette fois ?
 
Je suis un artisan de la paix Auguste, comprends-le. Je sais qu'il sera dur d'accepter pour toi que désormais je siège au-dessus de tous, mon ami m'a dit qu'en trouvant la liberté on demeurait près du Dieu. Qu'en faisant la guerre, nous retournons à l'état dans lequel nous aurions toujours dû être : le primitif. Qu'en détruisant tout, nous pourrions faire naître du chaos une société belle et propre. Je sais que tu es jaloux Auguste, il ne faut pas. La jalousie n'est rien d'autre qu'une forme de souhait de possession. Il ne faut pas souhaiter posséder les choses, il faut tout simplement les posséder.
 
Je suis un artisan de la paix mon cher. Adel m'a dit que j'étais exceptionnel. J'ai eu du mal à l'entendre, mais je me suis rendu à l'évidence : seuls ceux qui acceptent la délivrance sont uniques. Les autres ne sont que des grains de poussières juchant sur le sol.
 
Je suis un artisan de la paix Auguste.


"Say something, I'm giving up on you"



Il fixa l'écran d'un ½il vide et absent. Constatait les choses, mais n'en disait rien. Le voyage d'affaire du prénommé Auguste avait duré plus d'un an, il ne pensait pas retrouver toutes ces lettres. Les lire lui a fait mal. Puis de la douleur est né un scepticisme qui le surprenait lui-même. Une voix l'interpella :
 
- Chéri, ne me dis pas que tu regardes encore les infos ? Ces sinistres nouvelles me donnent la chair de poule ! Éteins ça ! Les attentats fusent de partout, je ne comprends pas ces gens.
 
- N'essaye pas.
 
Il se leva de son canapé et se dirigea vers la cuisine, mais omit d'utiliser la télécommande pour éteindre la télévision. Les images défilèrent sous l'objectif de la caméra qui mettait en scène les policiers chargés de l'enquête. L'explosion du matin même avait détruit les rues, saccagé les trottoirs, et enseveli des dizaines de corps. Sur un de ceux-là trônait un pull cousu proprement de laine sur lequel avait été écrit A G, enjolivé d'un magnifique index levé vers le ciel couvert de nuage, comme une mer, sous un tas de pierre.


"Say something, I'm giving up on you"



A la base, je devais l'envoyer à un concours mais je ne l'ai pas fini à temps parce qu'il ne me plaisait pas. Ce texte, je l'ai travaillé, et re travaillé, et à chaque fois quelque chose me chiffonnait. Je trouve que ça va mieux maintenant. Evidemment, il y a des sens derrière chaque mot. Vous avez compris par rapport à Alfred, et l'index levé est un signe à la base simplement musulman pour désigner sa foi en gros, et son sens a dérivé petit à petit. On l'associe désormais à l'E (alors qu'on ne devrait pas). La pierre est un signe également heiiin mais bon..."sous un tas de pierre." j'ai quand même réfléchi avant.
Le lien avec le titre, le tableau, le nom des gens, etc etc... Ceux qui me lisent commencent à me connaître, j'ai joué sur certaines sonorités enfin bref, vous verrez bien ! Je me suis documentée sur le mouvement djihadiste, leur psychologie, pourquoi telle ou telle chose ! En espérant que ça vous plaise !

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